Les pleurs de l’Ogre. Plume de Vair 2015.

Les pleurs de l’Ogre.

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La Bresse en ruines. 1944

T., un fond de vallée, une sorte de bout du monde. C’est là qu’elle était née, sur les hauts de Noirmont. Après la guerre.

Le village, dynamité. Les trous noirs des mitrailleuses, femmes, enfants, vieillards, rassemblés devant l’église. Les hommes arrêtés, déportés  vers une fin inconnue.

Les mitrailleuses n’avaient pas craché leur feu de mort. Et cette pauvre masse tremblante, jetée sur des chemins d’obus, dans la neige fraîche de novembre.

Un jour, ils étaient revenus, avaient reconstruit dans une hâte fébrile. D’abord, ils n’avaient rien vu. Au retour d’exode, tout était allé vite. Le tourbillon des choses neuves, la mise au monde d’une radicale modernité. Sans qu’ils y prennent garde, ils étaient périmés les pauvres objets familiers transmis par les aînés. Dieu, lui-même, auquel ils avaient cru, n’était-il pas mort sous les bombes? Qu’importe, la guerre n’aurait plus lieu. Les horreurs de la dernière avaient servi de leçon, en découvrant de quoi l’homme était capable, elles avaient enseigné la raison. L’avenir ne serait-il pas maîtrisé? Elle n’aurait plus raison d’être cette prévoyance extrême des pauvres qui redonnait sa dignité à l’inutile. Chaque objet usagé, ils le mettaient de côté. «  On ne sait jamais, ça peut encore servir… ».

Le progrès apportait au village une nouvelle manière d’exister. Ainsi, il n’avait plus cours le temps du café ou des pois cassés achetés « en vrac », des bouteilles consignées et des emballages en papier qu’on récupérait pour allumer le feu . «  Il ne faut rien jeter… »

La réclame aux illustrations naïves s’était affublée d’un nom plus prestigieux. Publicité. Désormais, tout irait vite pour oublier cette déchéance, la défaite de l’humain et ses millions de morts. « Plus jamais ça » avaient longtemps répété leurs aînés quand une première guerre avait ouvert le siècle. Mais l’horreur était revenue. Ils se savaient vaincus. Tant de douleur en pure perte. Alors, pour distraire ces enfants tristes, pour qu’ils cessent de pleurer, vite, du nouveau, afin de combler la béance des cœurs.

Mais il est faux de croire que ce temps peut être immobile, qu’il va en égrenant des heures aux autres identiques. Aussi on oubliait cette face sombre, le revers des choses. Cette illusion qu’ils croyaient neuve et appelaient progrès n’est qu’une mise infime dans un grand jeu capricieux dont personne ne maîtrise toutes les règles et ne peut déterminer à l’avance les issues. Ainsi, ce monde forcené perdait sa mesure sans s’apercevoir qu’une fois encore, alors qu’il se croyait délivré, l’homme précipitait son destin. Lui-même inutile, il devenait jetable.

Marie s’est rappelé le bonhomme Banania, emblème des petits déjeuners. Chaque matin sur la table, avec le pain et la confiture, elle retrouvait la boîte de carton et la bonne face d’ébène, le chèche au pompon rouge riant de ses dents. Avec ses frères, ils avaient coutume de chantonner, sans penser à mal, nullement affligés par la niaiserie de la ritournelle. « Y a bon, y a bon Banania ». Car les enfants aiment à jouer avec les mots, des mots tout neufs dont ils découvrent la musique et qu’ils répètent sans se lasser, fiers de leur découverte puisque les mots apportent la jubilation du monde. Puis le sourire du tirailleur sénégalais avait viré à l’aigre. Etait-ce pour son relent colonialiste ? Ou pur effet du changement qui impose l’effacement des choses et les renvoie à leur insignifiance?

Extrait des « Pleurs de l’Ogre »? Edition Gérard Louis. 2014.

Prix de la Plume de Vair. 2015