Anne Marie Mansuy – pseudo : Anne Laurent
Tout avait commencé par un rêve… Comme autrefois, chez ces peuples premiers liés à la nature. A cause de mes premières années ? Une ferme perdue dans la montagne. Je fus cette enfant curieuse, avec pour seules ressources les animaux, la nature, et cette lumière, bleutée, transparente des montagnes vosgiennes. Et je croyais, d’une croyance naïve, enfantine, que tout était doué de vie, non seulement les bêtes mais les plantes ainsi que le vent.
Certains rêves insistent… Non les petits rêves du quotidien. Mais d’autres, rares et prégnants, qui font fi du temps, le mettent à mal, en une sorte de prémonition.
« Les pleurs de l’Ogre » (Plume de Vair 2015) est né de l’un d’eux, en particulier la petite Jeanne. Peu de temps après, Jeanne, bouddhiste d’origine chinoise, venue de Tahiti, insistait pour faire un stage de psychologue sous ma direction. A ce moment-là, je transformais la langue de la psychanalyse. Renoncer à un savoir universitaire pour revenir à la naïve simplicité de l’enfance. Ce roman, « Les pleurs de ‘l’Ogre », n’était pas destiné à la publication, il n’était qu’un exercice de pur bonheur, oublié plus de dix ans.
C’est un autre rêve, plus chargé, plus énigmatique, qui déclencha un véritable travail d’écriture : « Le rêve de la Mosaïque de Die ». Cette figure du XII siècle s’imposa de manière prémonitoire, alors que j’ignorais tout de son existence. Et ignorais tout autant que je vivrais dans le Haut-Diois. « Et comme un oiseau à sa fenêtre » me dépasse encore à ce jour, de même ces longues années d’amitié avec Boris Pahor, écrivain rescapé des camps de la mort (dont le Struthof sur les hauteurs des Vosges). En fait, je n’écris pas des livres, ce sont les livres qui viennent à moi comme le fit un jour pluvieux de novembre le journal d’un femme abandonné dans la rue avec tous ses biens (Mon amie, ma soeur, songe à la douleur, à paraître). Ainsi je ne suis pas écrivain, juste une femme écrivant.
Formée à la psychanalyse et héritière d’une mémoire traumatique, une interrogation constante traversera ces récits: comment des événements extérieurs peuvent endommager, parfois à jamais, une existence ? Mais leur fil rouge serait aussi la capacité de résilience, la part de lumière propre à chacun et la joie paradoxale à ne pas en détourner les yeux. Au coeur même des désastres, dépouillé du superflu, chercher l’essence. Et rester humain, rester debout.
Ainsi, qu’il s’agisse de la banlieue ou des Hautes-Vosges, ces romans trouvent leur ancrage dans des lieux existants, des événements voire des personnages réels. Ces derniers pourtant ne sont jamais localisés de manière précise, comme si, au-delà d’un malheur particulier, il s’agissait de rejoindre des destins plus amples, des faits qui se sont déjà produits, ailleurs, ou ne cessent aujourd’hui de se reproduire. Ou comment un destin particulier peut mener à celui plus général des désastres propres à notre condition d’humanité.
Car les enseignements du passé n’inculquent pas suffisamment aux hommes le bon usage de la sagesse.
Déjà parus aux éditions Gérard Louis.
Le dernier livre paru : Prix Victor Hugo. 2017